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A lire | Un regard froid - Palinodie (Anticinéma) (2018)


Après le "Enclave I" de Camecrude, Cioran Records nous offre en pâture, "Palinodie", sous-titré "Anticinéma", nouvelle décharge de haine du Canadien Un regard froid, deux pulsations très différentes l’une de l’autre tant dans la forme que dans le fond mais qui partagent pourtant une brutalité commune qui les rend extrêmement éprouvante à déflorer. Loin d’une écoute confortable, les pénétrer déclenche nausées et vomissements en une jouissance malsaine. Artiste complet et total, Frederick Maheux manie à la manière de scalpels trempés dans la rouille, la caméra aussi bien que les collages, les images aussi bien que le son sans oublier des textes dont les maux résonnent comme des cris de haine et de dégoût. Une folie contaminatrice ronge telle une gangrène ces différents modes d’expression qu’il utilise pour dépeindre une société malade, atteinte d’un cancer en phase terminale.

Par le biais d'Un regard froid, son projet sonore et bruitiste, le Québécois trouve le canal lui permettant de faire copuler cruauté extrême et noirceur crapoteuse, ouvrant les vannes d’un torrent fielleux qu’aucun barrage ne vient jamais endiguer. "Palinodie" repousse les limites de l’audible et à leur chères études bon nombre d’"artistes" qui jouent à qui sera le plus hargneux, le plus violent. Ils peuvent d’ors-et-déjà abdiquer face cette déflagration dont prétendre qu’elle est rude tient du doux euphémisme, morceau de viande avariée qui dégueule des toxines hallucinées. Bouillonnant dans ses entrailles d’un mal atavique, cette création fait plus que ruminer mort et pessimisme, elle n’est en fait que destruction et négation en cela qu’elle draine un nihilisme aussi radical que démentiel en un flot ferrugineux de moisissures sanglantes. Enfoncé dans le charnier furieux d’un power electronics viscéral chargé d’émanations death industriel, "Palinodie" perturbe, arrache tout sur son passage, racle les chairs putréfiées, arase la terre en ne laissant que des ruines. Laide et dérangeante, l’œuvre a quelque chose d’un viol auditif dont les lacérations brutales et martiales font saigner les muqueuses. A l’instar de "Enclave I", sa durée parait bien plus longue qu’elle n’est en réalité mais en venir à bout tient de la flagellation. De fait, il y a presque une dimension religieuse - dans sa définition la plus aliénée et charnelle - voire métaphysique, dans cette masse hurlante dont on ne peut s'extraire indemne. Associé à un déluge pollué, le chant, agressif et bilieux, crache des échardes ensanglantées en broyant les mots en une invective qui frappe en pleine gueule.  Le résultat est à prendre - ou à rejeter - pour ce qu'il est, bloc meurtri d'hystérie pure et de négativité autoritaire.  (09/01/2019) ⍖⍖⍖


Camecrude | Enclave I. (2018)


Plus il progresse plus Enclave I. s’abîme dans la démence, déroulant un labyrinthe dont l’auditeur n’a pas la clé. Et son auteur non plus…

Il existe des albums, de plus en plus rares, qui creusent de profonds stigmates dans la mémoire, qui remue les boyaux comme une sonde chargée de vous ausculter pour dépister des tumeurs. Leur écoute laisse un goût amer en bouche et suinte des remugles malsains qui la rendent peu confortable. Pourtant, l’envie d’y retourner est au moins aussi grande que le malaise que ces créations inspirent, agissant comme un aimant mortifère. Celles-ci n’en sont que plus précieuses. Enclave I. compte ainsi parmi ces opus qui ne peuvent laisser indifférent, qui se vivent, se ressentent plus qu’ils ne s’appréhendent comme de simples collections de chansons.
Des morceaux, il y en a bien, dans cette masse grouillante de sonorités et de bruitages hallucinés mais, au nombre de six, collés les uns aux autres comme les différentes parties d’un corps humain entre les mains d’un sinistre baron, ils s’assemblent en un tout déglingué que l’on ne peut toutefois découper, séparer, au risque de le vider de sa substance trouble et dérangeante. Violé par les émanations oppressantes d’un harsh noise mâtiné de drone dissonant, sa défloration est pénible. Et grande est la tentation d’abandonner en cours de route l’immersion dans ses entrailles gangrenées par une folie contaminatrice. Car seul un esprit torturé a pu accoucher d’un tel pandémonium strident. Son géniteur, tapi derrière le nom de Camecrude, est Valentin Laborde, musicien pratiquant la vielle à roue et installé dans les montagnes pyrénéennes. De ce cadre et folklore géographiques, il extrait la dimension rituelle qui ronge un art marqué par la souffrance, par la douleur, jusque dans sa chair. Des incantations occitanes se mêlent aux mots écrits par Emil Cioran dans lesquels il puise un humus dépressif afin de cultiver les tourments qui le rongent (‘A l'Endarrèr çò de Maudit’). D’une certaine manière, Enclave I. est une œuvre plus égoïste que personnelle tant elle semble n’avoir été enfantée que pour seul auteur, qui y a convoqué tous ses démons réunis à travers ces images cauchemardesques et désincarnées (‘Variations sur la mort’). De fait, il y a presque quelque chose d’impudique à pénétrer cet album dont on repousse les portes comme les lèvres ténébreuses d’une caverne intime. Du coup, on prend en pleine face, en pleine âme, ce torrent de mal-être qui se déverse comme une bile corrosive. On ne sort donc pas indemne d’une telle perforation d’autant plus que celle-ci parait interminable. L’offrande donne l’impression d’être beaucoup plus longue qu’elle n’est en réalité, tant elle se répand comme une marée toxique. Dans les profondeurs de son âtre crépite un magma sonore démentiel qui allie la noirceur apocalyptique du harsh noise et la beauté souterraine de l’ambient. Car il est permis de déceler de la beauté qui s’écoule de ces fentes obscures et des psalmodies du maître des lieux (ce 'Te Dobti' qui égrène une décrépitude envoûtante). Reste que plus il progresse plus Enclave I. s’abîme dans la démence ('l'ombre de soi'), déroulant un labyrinthe dont l’auditeur n’a pas la clé. Et son auteur non plus… Son titre semble promettre un second chapitre : d'avance, on frissonne d'un effroi mêlé d'un bonheur masochiste... (12/12/18)


KröniK | V/A - La gamme du vide (2018)


Tirant son nom de l'auteur du Précis de décomposition, Cioran Records offre avec "La gamme du vide", une somme agglomérant neuf projets et autant d'approches du pessimiste et du nihilisme. Parler de compilation serait pour le moins réducteur tant cet ensemble massif tient au final davantage de la collaboration entre des explorateurs du son aussi différents que complémentaires. L'entreprise balaie un spectre effrayant allant du Harsh noise au Dark ambient en passant par le drone en un kaléidoscope de sonorités et d'images tour à tour terrifiantes ou fantomatiques, désespérées parfois, perturbantes toujours.
Sa nature s'y prêtant, nous allons donc nous plonger successivement dans le fruit de chacun des neuf protagonistes quand bien même c'est dans son entièreté démentielle que "La gamme du vide" prend toute sa (dé)mesure hallucinée. Stase:Orgone pousse les portes de cet asile avec 'Abolir  l'âme, ses aspirations et ses abîmes', pièce stridente et bourdonnante dans les viscères de laquelle copulent bande-son industrielle et Harsh Noise oppressante. Dans une veine plus maladive et polluée encore, Un Regard Froid fait de 'Le vide parasite les murs / les murs dévorent le vide' un pandémonium bruitiste entre noise pestilentiel et power electronics gangreneuse, le tout étant rongé par une folie immersive. Pour sa part, Vomir fait ce qu'il sait faire de mieux, du pur HNW, mur statique de parasites qui confine à une forme de transe immobile. Suivent au centre du menu les participations de Macadam Charogne et son rituel qui fourmillent de miasmes electro noise, The Processus et ses deux pistes où s'emboîtent pistons mécaniques et démence corrosive et Viande à Viol dont le 'Trois fois rien et Rien de tes Morts' grouille d'ondes grésillantes et monotones. Puis avec Ouro, "La gamme du vide" entame sa troisième et dernière partie, entre drone et dark ambient. Plus posée peut-être mais pas moins sombre et désincarnée, témoin ce '[...]' dont la trame, hantée par des voix lointaines, est perturbée par un souffle funèbre comme échappée d'une architecture de fer abandonnée. Opasse livre avec 'Malconfort' une longue plage enveloppée d'ambiances spectrales aux allures de lente et paroxysmique élévation qui débouche sur un monde au bord du néant peuplé de fantômes et d'esprits échappés d'un gouffre mortifère. L'écoute meurt avec le curieux 'Sur les cimes du Styx' que Camecrude tricote grâce à des effluves étranges, presque spatiales et irréelles. "La gamme du vide" est une plongée dans les abîmes insondables de l'indicible, variations bruitistes et mortuaires sur un même thème nihiliste. 4/5 (08/04/2018)


KröniK | N.K.R.T - Sanctus Maclovius (2018)


Pour simplifier, on pourrait dire qu'il existe (au moins) deux Stéphane Gouby. D'un côté, il y a Nekurat, bassiste actuel ou passé des hordes noires Hyadningar, Sordide ou Mythrim, dans lequel il assure également les parties de chant et de guitares. Mais de l'autre, il y a surtout celui qui, sous le sobriquet de Frater Stéphane, est le maître de cérémonie de rituels incantatoires aux confins d'un drone chamanique et d'un dark ambient dévotionnel, d'abord avec Mhönos puis avec N.K.R.T, le premier dans une veine plus doom et liturgique, le second, plus expérimental et mystique encore.
Avec ce dernier, projet solitaire et abstrait, il repousse les limites en gommant l'espace et le temps. La frontière entre ses créations et ses performances n'existe pas vraiment en cela qu'il nous convie, quelque soit le cadre retenu, à une messe, noire forcément, où à l'aide de psalmodies lugubres et de percussions tribales, il capte les esprits de la nuit et d'une nature obscure. Avec "Sanctus Maclovius", tout entier imprégné de l'Aître Saint-Maclou dont il s'inspire, il accouche d'un rituel proche d'une transe hypnotique mais toujours aussi hermétique qui se vit plus qu'il ne s'écoute. A l'instar de ses prédécesseurs, il requiert obscurité et solitude afin de prendre toute sa (dé)mesure enveloppante. Austère et squelettique, l'oeuvre s'articule autour de trois psaumes.  Ethéré et monacal, 'Penitencia' peut être vu comme une sorte de préliminaire brumeux dont la voix résonne comme un écho funèbre. Faussement contemplatif, il invite à la contrition où peu à peu s'incrustent des râles inquiétants. A la plénitude de choeurs solennels répondent d'étranges bruitages qui viennent perturber le calme de cette retraite. Long de plus de vingt minutes, 'Vocem Ritus' voit Frater Stéphane convoquer les ténèbres en vomissant des formules aux sonorités oppressantes. La réverbération qui enrobe ces cantiques monotones leur confère une aura caverneuse, flottant dans une atmosphère croupissante de catacombes. L'impression d'assister à la résurgence d'un culte impie et oublié venu du fond des âges s'immisce dans l'esprit de celui qui l'écoute comme le témoin caché d'un rite séculaire qui progresse peu à peu, avalé par les miasmes telluriques d'un dark ambient mortifère. Plus désincarné encore se révèle être 'Corpus Ritus', lamentation grêle et frissonnante plus effrayante que nombre de blasphèmes black metal qui n'ont de noir que le nom. Chant possédé ou incantatoire, percussions osseuses, nappes fantomatiques et sifflements forestiers suffissent au maître des lieux pour nous plonger dans une nuit froide et éternelle, appelant de tout son corps, de toute son âme, des divinités lointaines et millénaires. "Sanctus Maclovius" est une expérience autant sonore que spirituelle qui vous hante longtemps après qu'elle se soit tue. 4/5 (07/04/2018)