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KröniK | Shape Of Despair - Alone In The Mist (2016)


Nonobstant les réussites successives de "Illusion's Play" et, dans une moindre mesure, du résurrectionnel et néanmoins sombrement magique "Monotony Fields" qui onze ans plus tard devait sceller le retour discographique des Finlandais après un long tunnel que seules quelques miettes (la compilation éponyme, le EP "Written In My Scars" et le maigre split avec Before The Rain) ont jonché, on ne dira pourtant jamais assez combien Shape Of Despair a perdu de sa force d'évocation et de son mystère en levant peu à peu le voile sur l'identité de ses créateurs et en devenant finalement une entité (presque) comme les autres, lui qui au départ entretenait au contraire une épaisse brume qui l'enveloppait au point de laisser croire que des fantômes plus que des êtres vivants le guidaient.
En déterrant aujourd'hui "Alone In The Mist", son unique démo gravée en 1998 alors qu'il se nommait encore Raven, le groupe poursuit d'une certaine manière ce travail de démythification entamé à partir de son troisième opus. Jusque-là encore jamais publiée, cette ébauche bénéficiait de fait d'une aura mystérieuse, trésor fantasmé que l'on croyait - et espérait - condamné à demeurer éternellement inaccessible, perdu au fond des limbes. Sans lui ôter sa dimension culte, sa découverte rend en définitive plus palpable encore ce qui justement ne l'était pas. Du coup, les compositions qui le hantent ayant toutes fini par être révélées au public, soit en peuplant l'originel "Shades Of..." ('Down Into The Stream', Woundheir'...), soit en émaillant le menu de "Shape Of Despair" (2005), somme qui agrégeait déjà des titres restés inédits ('To Adorn'), la valeur de "Alone In The Mist" se révèle dès lors plus historique que musicale, cette démo pouvant à juste titre être considérée, sinon comme l'acte de naissance du funeral doom, les travaux précurseurs de Unholy et de Therghoton l'ayant précédé, au moins comme une étape matricielle dans l'évolution d'un genre encore en gestation et dans lequel le groupe va enrichir d'une palette plus ambient et spectrale encore. En cela et bien que son contenu soit donc connu, ce brouillon nous offre l'occasion précieuse de nous replonger dans cet univers nocturne à la fois glacial et mortuaire quoique nimbé d'une beauté blafarde, que peignaient avec des couleurs brumeuses les Finlandais, alors à l'aube de leur carrière et loin d'imaginer l'influence que leur travaux auraient quelques années plus tard. Sans le savoir, ils venaient de jeter les bases d'un style où les contours granitiques du doom s'effacent, gommés par un suaire lugubre et boisé. Objet mercantile ou nouveau signe de vie d'un groupe enfin bien décidé à poursuivre son œuvre même en fouillant son passé, "Alone In The Mist" est donc à prendre pour ce qu'il est, avant tout un morceau d'histoire à réserver aux plus fidèles de Shape Of Despair. 3/5 (2017) | Facebook






KröniK | Shape Of Despair - Illusion's Play (2004)


Affirmer que le successeur de "Angels Of Distress" était attendu tient du doux euphémisme, même si une (petite) poignée de fans de la première heure, nostalgiques de "Shades Of...", n'ont pas tout à fait retrouvé dans cette seconde offrande, l'obscurité sinistre qui drapait sa séminale devancière. Après trois ans d'un silence de tombe, les Finlandais resurgissent enfin de la brume pour livrer "Illusion's Play". Sans surprise, le groupe poursuit le glissement vers une pale lumière, entamé avec l'opus précédent. Le fait que les musiciens affichent désormais leur identité ainsi que leur visage traduit bien ce passage. Encore une fois, d'aucuns le regretteront, estimant que ces derniers ont dilué l'aura qui enveloppait leur art doloriste, tel un suaire, dans une étendue plus mélodique. À tort, bien entendu, car il faut être sourd ou d'une extrême mauvaise foi pour ne pas succomber à la beauté certes moins glaciale, plus romantique sans doute, de ce disque davantage abouti et maîtrisé que ses deux aînés. La langueur a remplacé la catatonie, aboutissant à des compositions d'une tristesse plus éthérée que suicidaire, plus lumineuse (tout est relatif) que nocturne, évolution parfaitement illustrée par 'Still-Motion' où le chant clair domine tout d'abord, avant d'être avalé par la voix caverneuse de Pasi Koskinen. Mais, arrivé à mi-chemin, le morceau se fige, comme si le temps s'était arrêté, pour mourir tout doucement, pendant de très longues minutes tapissant la paroi de nappes aussi minimalistes que répétitives. La transition, brutale et jouissive, avec 'Entwined In Misery', voit les Finlandais appuyer soudainement sur l'interrupteur. Le ton se durcit alors, même si quelques mélopées féminines réussissent à percer la brume, comme sur 'Curse Life', monument englué dans le permafrost en forme de lente élévation que rythme une batterie dont chaque coup sonne comme les derniers battements du cœur. Avec 'Fragile Emptiness', le menu franchit une marche supplémentaire dans l'émotion mortuaire jusqu'à la piste finale et éponyme, complainte hypnotique qui a quelque chose d'une lente marche funèbre, laquelle culmine lors d'une conclusion déchirante de beauté, bercée par la voix spectrale de Natalie Koskinen. L'album se ferme et avec lui le cercueil dans lequel ses auteurs se glissent alors  - et pour toujours, ne tarderons-nous pas à croire. Il faudra en effet attendre onze ans avant que Shape Of Despair ne se réveille vraiment, avec "Monotony Fields", long sommeil à peine brisé par une compilation éponyme, toutefois composée d'un inédit ('Sleeping Murder'), un EP deux titres ("Written In My Scars") et un maigre split partagé avec Before The Dawn. Pendant longtemps, "Illusion's Play" fera donc office de testament, clôturant une trilogie qui a contribué à fixer les codes du Funeral Doom. 4/5 (2015)


                                     

Shape Of Despair | Shades Of... (2000)


Gravé entre décembre 1999 et janvier 2000, "Shades Of...", première marche funèbre de Shape Of Despair, marque d'une certaine manière la fin d'un chapitre puisqu'il est l'aboutissement d'un long processus entamé presque cinq ans plus tôt lorsque le groupe a vu la nuit sous le nom de Raven, accouchant notamment d'une démo demeurée inédite, "Alone In The Mist" dont quatre des cinq pistes seront réenregistrées à l'occasion de cette offrande séminale. En 1998, la formation change de nom mais conserve une véritable aura d'inconnu, entité qui semble échappée d'un épais brouillard, habitée par des créatures dont on ne sait si elles sont vraiment humaines. Celles-ci ne viennent-elles pas plutôt des limbes elles-mêmes ? La question mérite d'être posée car comment pourrait-il en être autrement lorsqu'on est capable de composer une telle musique ? Si le funeral doom finlandais n'est pas né avec cet album, ceux de  Thergothon, Unholy et Skepticism l'ayant précédé, il n'en est pas moins vrai qu'aucun groupe n'était allé aussi loin dans la lenteur pétrifiée, repoussant ainsi les limites de la mortification. Ce faisant, Shape Of Despair attire le doom, dont son art n'a finalement que le nom, aux confins de l'ambient. Jamais peut-être une partition n'avait paru si fantomatique au point d'être presque insaisissable. Une telle langueur glaciale est inédite. Avec un sens de la répétition monotone aussi absolu qu'admirable, le groupe parvient à capter cette ambiance teintée d'étrangeté nappant ces paysages septentrionaux. Découvrir à l'époque un titre tel que '... In The Mist' laisse à vie des stigmates dans la mémoire, interminable dérive qui confine à une forme de transe hypnotique, évocatrice de bateaux figés dans une brumeuse mer de glace. Loin du romantisme qui drapera leurs créations suivantes, les Scandinaves étendent une trame extrêmement sinistre et obscure, laquelle doit beaucoup de son caractère lugubre, quasi inhumain, au chant masculin, borborygmes caverneux qui percent le blizzard à intervalles irréguliers, et qu'accompagnent de spectrales mélopées féminines, à la fois belles, pures et sombrement éthérées. Nombreux sont ceux à estimer, à tort peut-être, que Shape Of Despair ne fera jamais mieux par la suite, perdant en chemin une partie de cet éclat sinistre, que cet opus matriciel devenu culte chargé d'une atmosphère très particulière qui n'appartient qu'à lui, chef-d'œuvre d'un funeral doom sinistre et boisé. 4/5 (2015)