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Krönik | Hangman's Chair - Banlieue triste (2018)


"Banlieue Triste" est un album fort et personnel, qui fascine et permet à ses auteurs de rester ce groupe unique, sans doute l'un des plus excitants que compte la scène rock française (et plus).

Il suffit de jeter un œil à sa pochette où une caravane fatiguée et pourrie est plantée dans la boue d'un terrain vague coincé au milieu du bitume et contre laquelle il y a un type, le dos courbé, dans une curieuse posture propice à toute les lectures, pour comprendre que Hangman's Chair ne va pas mieux. Comme son titre le suggère également, "Banlieue Triste" évoque ces zones périphériques aux allures de no man's land sinistre, ces angles morts urbains faits de terres en friche et de tours bétonnées.

C'est ce paysage des grands ensembles déjà fissurés il y a quarante ans auquel on pense en lançant l'écoute du successeur de "This Is Not Supposed To Be Positive". Les Parisiens baignent là dans leur univers qu'ils explorent à l'aide de ces guitares squelettiques et gangreneuses et du chant puissamment émotionnel de Cédric Toufouti, fragile vigie perçant ce brouillard de pois en même temps que le pinceau désabusé d'une tristesse poisseuse. Dès 'Naive', que précède l'instrumental éponyme, sa voix nous étrangle autant qu'elle nous émeut, en déversant son flot cafardeux que souligne une partition lourde et maladive qui claque comme une peau tendue par des crochets. La prise de son pleine de réverb' enrobe l'ensemble d'une patine cradingue qui sied idéalement à ces plaintes molles et décadentes auxquelles elle confère en sus un feeling des années 80 ('Tara'). Musicalement, "Banlieue Triste" s'inscrit dans la continuité de son devancier dont il poursuit le glissement vers un art affranchi de toutes étiquettes, qui possède certes la pesanteur du stoner, la mélancolie du doom et la noirceur poisseuse du sludge mais sans qu'il puisse être pour autant rattaché à un de ces courants. Fort d'une identité aussi bien visuelle, sonore que thématique, Hangman's Chair continue de tracer son sillon à travers un espace désolé qui n'appartient donc qu'à lui. Il en résulte, toujours, ces compositions à la fois aériennes et tortueuses dont la durée dilatée les entraîne au bord d'un puits sans fond, tricotant alors des instants déglingués comme suspendus dans le temps et dans l'espace, témoin l'immense (à tout point de vue) 'Touch The Razor', certainement le point G d'un menu qui n'en manque pourtant pas. De 'Sleep Juice' dont l'intimité brûle d'un désespoir rageur, à '04 09 16' et sa ligne de basse enveloppante, sans oublier le poignant 'Tired Eyes' qu'empoisonnent des kystes electro, "Banlieue Triste" est jonché de superbes pavés. L'opus pourrait être franchement déprimant, et il l'est d'une certaine manière mais il laisse deviner tout du long une ironie gouailleuse qui freine sa noirceur fangeuse. Là réside le ton si particulier propre à Hangman's Chair qui cultive une ambivalence trouble dans sa capacité intacte d'alterner des titres accrocheurs et d'autres plus plombés entre lesquels se glissent des pistes instrumentales ('Sidi Bel Abbes') où de froides atmosphères se lient à de fugaces rais de lumière. Bien qu'il s'achève sur un 'Full Ashtr' inutilement long, parasité par une seconde partie interminable qui tourne à vide, "Banlieue Triste" n'en est pas moins un album fort et personnel, qui fascine et permet à ses auteurs de rester ce groupe unique, sans doute l'un des plus excitants que compte la scène rock française (et plus). (02/04/2018)


Hangman's Chair | There Is Not Supposed To Be Positive (2015)


Pourtant déjà bien préparés par les mémorables "Leaving Paris" et plus encore "Hope//Dope//Rope", nous ne nous attendions pas à un tel choc, à une telle bûche. D'un coup, Hangman's Chair ne fait plus partie des êtres humains, propulsés vers d'autres cieux. Musicalement, cela se traduit par un art de plus en plus ouvert, brassant toutes sortes d'influences qu'il absorbe tel un buvard. Si depuis longtemps le groupe a su s'affranchir du Stoner Doom auquel il a été rattaché, avec "There Is Not Supposed To Be Positive", il se débarrasse définitivement de cette étiquette. Est-ce à dire que les Français ont mis de l'eau dans leur vin de messe ? Bien au contraire. Sans gommer des racines profondément terreuses ('Save Yourself'), ni mettre en jachère une mélancolie fiévreuse qui les arriment encore au Rock de mammouth, ils larguent les amarres pour aller flirter avec le grunge et même, attention au gros mot, la pop. La voix puissamment émotionnelle de Cédric Toufouti est bien entendu pour beaucoup dans cette coloration fragile et désenchantée, distillant un mal-être malsain que soulignent au burin guitares sales et rythmique rugueuse ('Dope Sick Love'). Écrit à l'encre noire du désespoir, ce quatrième opus est en réalité une création faussement calme et apaisée en ce sens qu'il charrie une violence sourde, celle de sentiments rongés par une tristesse corrosive. Minée par une négativité crasseuse, "There Is Not Supposed To Be Positive" a quelque chose d'un long râle, spleen d'une "lancinance" funèbre ('Rouge pour le Sang', 'Bleu pour la Grâce'). Il est une manière d’œuvre d'art totale, pensée comme un tout indivisible où chaque détail a son importance, sa raison d'exister, d'être là et pas ailleurs. Cela commence avec cette pochette épurée dont l'esthétisme tranche avec le tout-venant, se poursuit avec des textes aussi douloureux que personnels, poèmes d'une dimension introspective, et s'achève avec ce Doom intim(ist)e d'une solennité plaintive qui, clairement, n'appartient qu'à ses auteurs. On ne sort pas indemne d'une écoute sournoise qui installe l'auditeur dans un cadre amer pour l'endormir et l'entraîner vers la mort ... Si de nombreux titres ont le potentiel pour ratisser un (plus) large public, preuve en est donnée avec 'Dripping Low', amorce entêtante qui ne s'interdit pourtant pas des traits pesants, il y a là, toujours, dans l'ombre, quelque chose de déglingué qui telle une  lèpre au goût de rouille empoisonne une trame finalement moins accessible, moins facile qu'il n'y parait de prime abord. Aucun morceau ne suit vraiment la trajectoire qui semble lui être promise, sillonnant un chemin qui, à la ligne droite, préfère les virages et les angles morts. D'une belle richesse instrumentale qui ne se dévoile que par petites touches pointillistes, distillant des atmosphères lynchienne ('Your Stone'), "There Is Not Supposed To Be Positive" est de ces albums aux multiples couches, car derrière le verni foisonnent des trésors d'ambiances et d'écriture. Oubliez l'étiquette doom, sludge et autres et plongez corps et âme dans cet opus -un des meilleurs de l'année - qui dépasse et transcende les frontières. (2015)