Après avoir offert à la France ses premières messes, Day Before Us livre aujourd'hui une nouvelle offrande qu'une seule année sépare de sa devancière, "Adorned Path Of Stillness", poursuivant ainsi avec une belle régularité, une oeuvre dont la force sensitive est inversement proportionnelle à une exposition malheureusement bien trop timide.
AU PIF
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Live report | Day Before Us (Chatou - 21.10.18)
L'église Notre-Dame de l'Assomption à Chatou accueillait Day Before Us le dimanche 21 octobre pour sa première représentation en France. Le concert est gratuit mais ce n'est qu'un public clairsemé que composent amateurs et curieux, qui est venu écouter religieusement le duo. L'évènement n'en est donc que plus intime et précieux. Philippe Blache est accompagné de la chanteuse Natalya Romashina. Nous les devinons concentrés, peut-être intimidés. Dans ce cadre qui se prête idéalement à la musique sombrement éthérée de Day Before Us, ils mêlent chant féminin poétique et nappes ambient élégiaques. Nul besoin de les identifier ou de les connaître pour être envoûtés par ces cantiques (extraits notamment de "Adorned Path Of Stillness ou inédits), qui invitent à la contemplation et au recueillement. Peu à peu, une lumière automnale pénètre l'édifice dont elle perce les vitraux comme un halo venu de l'au-delà. La performance est courte mais miraculeuse et enchanteresse.
KröniK | The Moon And The Nightspirit - Metanoia (2017)
Cela fait douze ans déjà que Agnes Toth et Mihaly Szabo nous enchantent avec leurs rêveries ténébreuses et acoustiques, boisées et folkloriques. Combien ont-il eu raison de s'aventurer sur cette sente crépusculaire après le sabordage de Even Song dont le gothic metal quoique plaisant convenait moins à leurs talents conjugués de chanteuse et violoniste (pour elle), de guitariste et percussionniste (pour lui). Avec The Moon And The Nightspirit, ils ont su façonner leur identité qui doit autant à cette musique nocturne qu'à ces visuels poétiques teintés d'étrangeté, réalisés par la vocaliste elle-même.
Après un "Mohalepte" (2011) qui n'apportait pas grand-chose, "Holdrejtek" a su trois ans plus tard nous dévoiler un couple plus inspiré que jamais, désormais hébergé par Prophecy, label idéal pour accueillir ces offrandes si personnelles. Fixée depuis "Of Dreams Forgotten And Fables Untold", la signature du groupe demeure inchangée. Les fidèles ne seront donc ni déstabilisés ni déçus par ce nouvel - et sixième - opus qui continue de creuser ce sillon mélancolique à travers ces forêts peuplées de légendes. S'il n'est bien entendu pas nécessaire d'en avoir parcouru les paysages verdoyants pour se laisser séduire par les ritournelles désenchantées de nos deux troubadours, le fait est que leur art demeure profondément enraciné dans la terre hongroise dont les amoureux de ce pays retrouveront cette atmosphère unique et finalement indescriptible qui tient autant à un humus obscur qu'à une imagerie mystérieuse, presque hors du temps. Tel est ainsi "Metanoia" qui nous convie à une déambulation médiévale parée d'enluminures orientales. Le duo a certes vieilli, comme en témoignent les cheveux blancs qui colorent la crinière de Mihaly, mais il n'a rien perdu de son fascinant pouvoir d'évocation, capable d'entraîner loin le pèlerin, dans une époque reculée et fantasmée. Dès 'A Hajnal Köszöntése', la magie opère, distillée par ces notes de violon osseuses et cette voix féminine fragile qui semble vouloir se briser, plumes d'une musique écrite à l'encre noire du désespoir. L'ombre tissée par la flûte de la belle ('Kilenc Hid') ainsi que ses mélopées participent d'un rituel chamanique dont le pouls vibre d'une puissance sourde. S'il accompagne parfois au chant sa muse mais toujours de manière discrète ('Mysterion Mega'), Szabo enrichit cette partition d'une dimension percussive et hypnotique, à l'image des obsédants 'A Fény Diadala' et 'Az Elsö Tünder Megidézése'. Drapé dans des arrangements extrêmement travaillés, "Metanoia" égrène huit compositions aux allures de pièces d'orfèvre en un ensemble sombrement enchanteur auquel il paraît bien difficile de résister, danse tribale qui brille d'un éclat lunaire. 4/5 (2017) | Facebook
Après un "Mohalepte" (2011) qui n'apportait pas grand-chose, "Holdrejtek" a su trois ans plus tard nous dévoiler un couple plus inspiré que jamais, désormais hébergé par Prophecy, label idéal pour accueillir ces offrandes si personnelles. Fixée depuis "Of Dreams Forgotten And Fables Untold", la signature du groupe demeure inchangée. Les fidèles ne seront donc ni déstabilisés ni déçus par ce nouvel - et sixième - opus qui continue de creuser ce sillon mélancolique à travers ces forêts peuplées de légendes. S'il n'est bien entendu pas nécessaire d'en avoir parcouru les paysages verdoyants pour se laisser séduire par les ritournelles désenchantées de nos deux troubadours, le fait est que leur art demeure profondément enraciné dans la terre hongroise dont les amoureux de ce pays retrouveront cette atmosphère unique et finalement indescriptible qui tient autant à un humus obscur qu'à une imagerie mystérieuse, presque hors du temps. Tel est ainsi "Metanoia" qui nous convie à une déambulation médiévale parée d'enluminures orientales. Le duo a certes vieilli, comme en témoignent les cheveux blancs qui colorent la crinière de Mihaly, mais il n'a rien perdu de son fascinant pouvoir d'évocation, capable d'entraîner loin le pèlerin, dans une époque reculée et fantasmée. Dès 'A Hajnal Köszöntése', la magie opère, distillée par ces notes de violon osseuses et cette voix féminine fragile qui semble vouloir se briser, plumes d'une musique écrite à l'encre noire du désespoir. L'ombre tissée par la flûte de la belle ('Kilenc Hid') ainsi que ses mélopées participent d'un rituel chamanique dont le pouls vibre d'une puissance sourde. S'il accompagne parfois au chant sa muse mais toujours de manière discrète ('Mysterion Mega'), Szabo enrichit cette partition d'une dimension percussive et hypnotique, à l'image des obsédants 'A Fény Diadala' et 'Az Elsö Tünder Megidézése'. Drapé dans des arrangements extrêmement travaillés, "Metanoia" égrène huit compositions aux allures de pièces d'orfèvre en un ensemble sombrement enchanteur auquel il paraît bien difficile de résister, danse tribale qui brille d'un éclat lunaire. 4/5 (2017) | Facebook
KröniK | Day Before Us - Prélude à l'âme d'élégie (2016)
Peu à peu, pierre à pierre, seul dans son coin mais au gré de ses rencontres, Philippe Blache est en train de bâtir, avec Day Before Us, son jardin secret, une oeuvre monumentale dont prétendre qu'elle fascine autant qu'elle touche l'âme tient du doux euphémisme. Les offrandes se suivent, toutes plus précieuses les unes que les autres, partageant une même mélancolie funèbre, sans pour autant se ressembler. Après "Crystal Sighs Of A Broken Universe", "Prélude à l'âme d'élégie" marque une nouvelle étape dans l'édification de cet édifice nocturne qui invite au recueillement, à la contrition.
On ne soulignera jamais assez combien chaque opus de ce projet intim(ist)e forme un tout où photographies, musiques et textes fusionnent en une pièce d'art total. Découvrir le digipack qui habille cet essai est comme ouvrir les pans d'un retable, avec respect et modestie face à ce qu'il représente, à ce qu'il incarne. Religieuse et introspective, sa défloration impose la solitude et l'obscurité où s'amassent les ombres, les souvenirs. Les regrets. A moins d'abuser de superlatifs, les mots manquent pour décrire avec justesse cet album qui se vit autant qu'il s'écoute. Les pistes, au nombre de huit, se succèdent, s'enchaînent, et les sentiments, les émotions avec, tour à tour mélancoliques ou plus vaporeuses mais toujours épurées et glaciales. De fait, "Prélude à l'âme d'élégie" est riche de ses nuances et de sa variété. Variété des lignes vocales, parfois masculines ('Rise Of Elegeia'), féminines généralement, égrenant les fantomatiques mélopées de Natalya Romashina et surtout celle de Jessica Pearce. Variété des langues utilisées, français, anglais, italien, russe. Variété toujours des sonorités qu'étalent pianos et claviers liturgiques ou funéraires ('Ecstasy Of The Stigmatist'), toujours envoûtants ('Tempestarii'). Variété encore d'un menu qui cimentent longues respirations funèbres et plaintes plus courtes et expérimentales ('Alda Börnom'). Variété enfin d'une bande-son qui navigue entre darkwave, ambient et musique néo-classique voire trip-hop le temps du curieux 'Talk Room'. Mais tout du long, le crépuscule domine. Comment à ce titre ne pas ressentir un flot de tristesse en se laissant bercer par l'inaugural 'Lorsque la nuit lasse étreint l'inconnu', plainte immersive d'une beauté aussi souterraine qu'enveloppante et d'une admirable pureté ? Comment ne pas être touché au plus profond de son être durant ce 'Voyna Serdtsa' bouleversant que tapissent les couleurs noires du désespoir ? D'une poésie funéraire, "Prélude à l'âme d'élégie" vibre d'une puissance lyrique qui fait de lui peut-être la création la plus belle, la touchante de son auteur. 4.5/5 (2017) | Facebook
On ne soulignera jamais assez combien chaque opus de ce projet intim(ist)e forme un tout où photographies, musiques et textes fusionnent en une pièce d'art total. Découvrir le digipack qui habille cet essai est comme ouvrir les pans d'un retable, avec respect et modestie face à ce qu'il représente, à ce qu'il incarne. Religieuse et introspective, sa défloration impose la solitude et l'obscurité où s'amassent les ombres, les souvenirs. Les regrets. A moins d'abuser de superlatifs, les mots manquent pour décrire avec justesse cet album qui se vit autant qu'il s'écoute. Les pistes, au nombre de huit, se succèdent, s'enchaînent, et les sentiments, les émotions avec, tour à tour mélancoliques ou plus vaporeuses mais toujours épurées et glaciales. De fait, "Prélude à l'âme d'élégie" est riche de ses nuances et de sa variété. Variété des lignes vocales, parfois masculines ('Rise Of Elegeia'), féminines généralement, égrenant les fantomatiques mélopées de Natalya Romashina et surtout celle de Jessica Pearce. Variété des langues utilisées, français, anglais, italien, russe. Variété toujours des sonorités qu'étalent pianos et claviers liturgiques ou funéraires ('Ecstasy Of The Stigmatist'), toujours envoûtants ('Tempestarii'). Variété encore d'un menu qui cimentent longues respirations funèbres et plaintes plus courtes et expérimentales ('Alda Börnom'). Variété enfin d'une bande-son qui navigue entre darkwave, ambient et musique néo-classique voire trip-hop le temps du curieux 'Talk Room'. Mais tout du long, le crépuscule domine. Comment à ce titre ne pas ressentir un flot de tristesse en se laissant bercer par l'inaugural 'Lorsque la nuit lasse étreint l'inconnu', plainte immersive d'une beauté aussi souterraine qu'enveloppante et d'une admirable pureté ? Comment ne pas être touché au plus profond de son être durant ce 'Voyna Serdtsa' bouleversant que tapissent les couleurs noires du désespoir ? D'une poésie funéraire, "Prélude à l'âme d'élégie" vibre d'une puissance lyrique qui fait de lui peut-être la création la plus belle, la touchante de son auteur. 4.5/5 (2017) | Facebook
KröniK | Winternacht - Rêveries hivernales (2010)
Cette chronique débutera par un avertissement, qui n’en est pas réellement un. Publiées aujourd’hui par Naturmacht Productions, jeune label qui lui sied d’ailleurs à merveille, ces rêveries hivernales ne constituent en fait que la première démo de Winternacht. Ceci étant, il s’agit là d’une vraie perle, cueillie dans la glace de montagnes séculaires et éternelles. Tout dans ce galop d’essai est propice à donner des frissons, à toucher le cœur. Le nom du projet déjà, œuvre d‘une seule âme, la jeune Nordstjärna. Winternacht. Il n’existe pas une langue qui, mieux que l’allemand, peut autant exprimer la beauté poétique de l’hiver et des longues nuits qui l’accompagnent. Son titre ensuite, promesse tenue d’une déambulation nocturne dans un monde irréel figé par le froid. Son livret enfin, écrin visuel parfait pour escorter ces cinq ballades instrumentales que seules des nappes de claviers frissonnantes conduisent. « Aurora Borealis », « Winds of Desolation », « Tears of Ice », « Longing For Winter « et « Evenfall » forment une danse hypnotique à travers les congères et les étendues blanches. On a du mal à croire que Winternacht vient de la ville ensoleillée de Toulouse tant la réussite dans ce genre, l’ambient minimaliste, où la frontière entre vraie beauté polaire et fausse contemplation est des plus fragiles, se révèle éclatante. En seulement vingt-cinq petites minutes, l’entité solitaire se hisse presque au niveau du grandiose Paysage d’hiver et égale sans aucun doute Vinterriket. Il suffit de se laisser bercer par les notes synthétiques empreintes d’une tristesse fantomatique de « Evenfall » pour le comprendre. C’est toute la majesté de ces contrées froides qui se manifeste, s’exprime en un voile bleuté évanescent. Rarement un artiste aura aussi bien su, avec une telle justesse de trait, matérialiser toute la poésie qu’elles recèlent. Conclusion banale et évidente : on attend désormais un véritable album dont ces Rêveries hivernales ne sont que le prélude ensorcelant. 4/5 (2010)
Interview | Day Before Us (septembre 2016)
Entretien avec Philippe Blache, l'âme de Day Before Us, entité passionnante qui erre quelque part entre musique néo-classique et dark ambient.
Day Before Us se confond avec ta personne mais qui est Philippe Blache ? Quel est ton parcours musical ?
Je suis anthropologue "européaniste" et producteur de musique à destination de l'industrie du disque. Lors de mon début de parcours musical je me suis contenté de suivre les enseignements auprès d’un professeur russe d’origine moscovite, ce qui m’a permis d’acquérir les bases dans l’interprétation d’œuvres lorgnant vers le classicisme aussi bien que vers la musique romantique russe (en particulier Rachmaninov et Tchaïkovski) pour piano. Pour des raisons diverses mais également faute de temps et de réel investissement j’ai mis de côté durant plusieurs années tout contact avec l’instrument. Ce n’est qu’au tout début des années 2000 et avec la découverte de l’approche néo-tonale et du renouveau spirituel en musique contemporaine (notamment chez Alan Hovhaness, Lili Boulanger, Germaine Taillefer, Henryk Gorecki…) que je me suis décidé à me remettre à jouer à temps perdu, notamment certaines pièces tirées de l’impressionnisme debussien, et des étrangetés poético-oniriques de Satie. L’évocation de « minimalisme sacré » pour décrire nombre de ces musiques me plaît bien.
Pianiste de formation, tu aurais pu t'orienter vers la musique classique. Qu'est-ce qui t'attirait dans les courants néo-classique et dark ambient ?
Ma rencontre avec les musiques sombres et (post) industrielles touchant aussi bien au dark ambient qu’à l’éthereal wave et autres tendances aux sonorités complexes teintées de noirceur, de mélancolie voire d’épanchement mystique s’est réalisée assez tardivement. C’est par l’intermédiaire de mon ami Giuseppe Verticchio (du groupe ethno-drone industriel Nimh) avec qui j’ai collaboré sur mon premier album que j’ai approfondi. Cela remonte à 2005 environ. J’avais commencé à écrire mes propres compositions, très sommaires, à l’époque simplement au piano acoustique et muni de certains logiciels de traitement, sans être véritablement impliqué dans ces mouvances musicales. En temps qu’auditeur je collectionnais davantage les albums issus de la vague cosmique allemande des 70s, essentiellement en format vinyl et d’occasion (à prix excessif) car il y a avait très peu de rééditions cd, disons au compte goutte pour ces musiques marginales et évoluant sur un terrain plus introspectif émotionnellement. Je n’ai pas cherché à vouloir catégoriser mon travail ou à appartenir exclusivement à un courant, ce sont les distributeurs, chroniques et retours qui m’ont orienté sur ce créneau dark ambient. Ceci dit ça ne me dérange pas car j’apprécie les projets émanant de cette communauté musicale ainsi que la passion réelle des managers de labels pour une musique qui demeure confidentielle et étrangère au grand public.
Ton art est très sombre, mélancolique et comme tu aimes à le décrire, nocturne. Ta musique possède-t-elle une dimension cathartique ?
Oui tu touches au coeur, l’envoûtement et la sacralité en musique m’interpellent et me saisissent, quelque soit les labels, les postulats et les paradigmes musicaux convoqués. Je pense que la musique peut nous faciliter un travail de « migration" ou de « conversion" intérieure, de "retour à l’essentiel" hors des sentiers faciles de la "new âge" et plus en prise avec une expérience émotionnelle entière et quasi mystique. En ce sens il faut brûler pour entrevoir la lumière, c’est pour ce motif que ma musique puise ses forces dans la douleur d’être au monde, la conscience du temps et ce désir de transcendance, voir d’élévation et d’éblouissement devant l’absolu. J’aime ce terme de « catharsis » car il est l’émanation d’autre chose, témoigne de notre angoisse et de notre quête de délivrance pour nous sauver du quotidien et atteindre la poésie comme métaphysique du cœur.
La spiritualité plus que la religion, semble te guider...Est-ce exact ?
La religion a souvent une connotation dogmatique (communauté des fidèles, textes canoniques, hiérarchie ecclésiastique) que je ne retrouve pas dans une approche spirituelle plus intériorisée. Le lyrisme tragique, l’inquiétude métaphysique et la spiritualité me motivent à écrire et à exprimer mes sensations ou sentiments par le biais de la musique. A cet égard j’ai une profonde admiration pour les travaux de sagesse spirituelle rédigés par quelques tenants de la sophiologie slave, je pense notamment au père Serge Boulgakov, Nicola Berdiaev, Vladimir Soloviev, Paul Florensky (ce dernier est pour moi une véritable figure motrice capable de nous mener vers la grande aventure spirituelle). En spiritualité, les tableaux apocalyptiques, visionnaires, épiques et lyriques des chantres médiévaux m’inspirent également.
Quasi cinématiques, tes créations se rapprochent de bandes-son. je crois savoir que le cinéma t'inspire... Peux-tu développer ? Composer une BO t'intéresserait-il ?
Rares sont les productions cinématographiques qui atteignent celles d’œuvres d’art totales et de haute poésie. Néanmoins quand elles y parviennent c’est du génie pur. Cette partie du cinéma de poésie, non conventionnel avec un type d’écriture personnel m’intéresse de près. La musique est pour moi indissociable de la magie visuelle, la force évocatrice peut y être très liée. Idéalement je me pose comme objectif de composer de la musique pour le cinéma indépendant et d’auteur ou autre, à étudier, je ne veux pas me restreindre. J’ai fait quelques tentatives dans le passé sur des courts d’animation et je vais travailler prochainement sur un film « d’anticipation » italien ou justement il est question de conscience poétique dans une période où c’est la dictature par les technologies et des formes inédites de totalitarisme qui priment. C’est un film très allégorique, à la croisée de l’expérimentation et de la science fiction. J’ai vraiment hâte de travailler sur ce projet.
D'une grande force instrumentale, ta musique est pourtant l'écrin de très belles voix féminines...8) Tes deux derniers albums sont incarnées par la voix de Natalya Romashina notamment. Va-tu poursuivre le travail avec elle ?
Merci pour le compliment. J’apprécie avoir la sensation de narrer une histoire ou un conte lorsque je développe mes morceaux. Les envolées lyriques provenant de la voix, le côté déclamatoire voire incantatoire sont un plus incontestable pour parvenir à cette fin et susciter une invitation au voyage vers des pays étrangers, aux confins. La voix permet de mieux rendre compte de ces mondes et de renouer mon attachement à la poésie notamment symbolique, la seule véritablement attentive aux nuances intérieures. C’est par l’intermédiaire d’un ami commun que j’ai rencontré Natalya Romashina. De formation classique et artiste lyrique de talent entretenant un amour inconditionné pour l’âge d’argent, la poésie spirituelle de langue russe j’ai rapidement été charmé. Les premiers essais enregistrés ont été absolument sublimes et remarqués. Natalya est quelqu’un pour qui j’ai beaucoup d’estime et d’admiration en tant qu’individu et artiste. L’alchimie musicale fonctionne spontanément donc naturellement la collaboration va se poursuivre pour les prochaines sorties.
Tu accordes une grande importance à l'aspect visuel et notamment à la photographie. Peux-tu nous en dire plus à ce sujet ?
Le travail photographique et visuel fait partie intégrante du processus créatif. Il encourage l’auditeur à avoir une appréciation plus personnelle et pluridimensionnelle sur l’œuvre. Cela permet pour chaque album de créer un monde cohérent avec sa propre symbolique, sa propre histoire. Avec la prolifération du digital cette approche à la fois plus conceptuelle et concrète est considérablement altérée. Cependant je pense que le physique a encore de beaux jours devant lui, du moins tant qu’il y aura des collectionneurs. On appartient désormais à une culture du zapping, de l’instantané et de l’obsolescence programmée que je cherche à combattre, ça vaut pour toutes les sphères de la vie.
Tes disques sont très différent les uns des autres, vois-tu une évolution depuis tes débuts ?
J’envisage ces publications à l’intérieur d’un développement naturel, au gré des rencontres, découvertes ou épreuves mais également en fonction de l’équipement que j’ai aussi à disposition. A cet égard je suis passé par plusieurs phases d’écriture, passant d’un style complètement dépouillé et épuré principalement basés sur des lignes, arpèges ou drones de piano à un style plus orchestré où se superposent plusieurs couches sonores obtenues à l’aide de synthèse, de sonorités instrumentales de type acoustique ou électrique. Pour ne parler que des albums longs "Under mournful horizon" (2012) est un premier essai qui pour le coup est à la croisée du néoclassique et de la musique post-industrielle. "Misty shroud of regrets" publié en 2013 annonce véritablement la couleur musicale du projet dans sa tonalité tragique, ses accents mélancoliques et ses recherches sonores énergiquement tournées vers la matière spirituelle. "Crystal sighs of a broken universe" (2014) insiste sur un côté plus ethereal-goth avec cette fois-ci une plongée plus entière vers la musique de film (notamment le cinema bis des 60s et 70s), le fantastique, les turbulences métaphysiques et la pénombre. "Prélude à l’âme d’élégie" (2015) est un hommage au spleen poétique mais peut également être perçu comme une longue plainte élégiaque se déroulant en plusieurs scènes. "Nihil Interdit » qui devrait paraître l’hiver prochain explore de nouvelles contrées tout en y mêlant ce côté vespéral, nocturne que tu as justement relevé.
La littérature est-elle une source d'inspiration ? Si tel est le cas, quels auteurs te guident ?
Je puise de façon insatiable dans la littérature qui me nourrit au quotidien. J’apprécie le courage, la force spirituelle, l’héroïsme moral et l’imagination débridée voire quasi frénétique de certains auteurs. J’adore le dandysme romantique (pas celui d’aujourd’hui qui est une farce, une posture ou plutôt une imposture) à la fois exalté et désespéré ainsi que les pointes d’autodérision, de critique et de transgression qu’on retrouve chez Barbier d’Aurevilly, Petrus Borel, le marquis de Sade mais également chez les poètes maudits (Corbière…) et les poètes russes de l’âge d’argent (Alexander Blok, Innokenti Annenski, Andreï Biely…). Le romantisme noir anglophone me passionne également par son charme descriptif, ses intrigues mystérieuses pour ne pas dire terrifiantes et ses monologues intérieurs, je pense notamment à Charles Maturin, Matthew Gregoy Lewis et Anne Radcliffe.
Quels sentiments souhaites-tu déclencher chez l'auditeur ?
Je cherche avant tout à communiquer des émotions, à mettre ce monde entre parenthèse et à rafraichir nos sens. Je suis assez d’accord avec l’optique tolstoïenne qui consiste à concevoir tout art authentique dans la transmission d’un contenu spirituel, contrairement à une forme contrefaite d’art qui ne cherche qu’à divertir et à étourdir.
Ton projet demeure modeste, discret : es-tu déçu ou cela te convient-il, estimant qu'il ne peut être qu'un trésor connu d'une poignée ?
Les temps sont durs, certainement ingrats et éreintants mais personnellement je ne me plains que légèrement, tant que je peux publier ce qui me plaît en toute indépendance et que la musique circule par le biais le plus simple et le plus direct, le bouche à oreille. La musique est entrée dans un tel business que pour l’underground ou des styles alternatifs il devient de plus en plus difficile de se faire une place ou simplement entendre. Heureusement il y a aura toujours des webzines tenus par des vrais passionnés, quelques festivals, radios communautaires et des labels indé pour promouvoir des travaux aux contours stylistiques moins définis, moins archétypaux et logiquement moins susceptibles d’intéresser la majorité. D’autre part dans le marasme des productions actuelles et notamment du DIY, tout est permis, le meilleur comme le pire. La magie et le fléau d’internet à la fois. Pour véritablement émerger il reste une part de chance ou tirer véritablement son épingle du jeu quitte à œuvrer en solitaire un moment.
Apprécies-tu certains groupes de metal ? Je pense notamment à des groupes de doom ou le funeral doom avec lesquels tu pourrais partager certaines émotions...
J’ai eu une brève période métal durant mon adolescence ou je me passionnais entre autres pour la musique de Bathory que je trouvais innovante et radicalement écorchée, surtout sur « Blood, fire, death » et dans une moindre mesure sur « Hammerheart ». J’ai également écouté certains groupes de doom plutôt classiques (Saint Vitus, Burning Witch, The wounded kings…) que funereal mais pas avec insistance. Je m’y replongerai à l’occasion. Je trouve que la communauté métal est probablement l’une des plus ouvertes qui soit contrairement aux préjugés en vogue. Un nombre important de webzines métal réserve une place et un accueil favorable aux musiques obscures et expérimentales comme le dark ambient. Beaucoup d’anciens métalleux se tournent vers ces styles plus intimes et confidentiels après parfois être arrivés à « saturation » (sans jeu de mot) avec leur style de prédilection. Bien qu’il y ait des exceptions on ne peut pas en dire autant pour la culture neo-gothique niveau ouverture d’esprit. En ce sens je pense que tu as raison et qu’il se dégage une fibre émotionnelle commune.
Day Before Us | Crystal Sighs Of A Broken Universe (2015)
D'une certaine manière, le très beau visuel qui l'habille suffirait presque à décrire "Crystal Sighs Of A Broken Universe", à en capter l'essence, illustration d'une sombre épure où se découpe au fond d'un corridor une silhouette féminine jouant du violoncelle et donc indice précieux quant à la teneur mélancolique d'une oeuvre dont elle se veut l'écrin. Jardin secret de Philippe Blache, Day Before Us esquisse un art dont les pinceaux trempent dans l'encre noire du désespoir le plus profond. Le plus beau également. Quelques mois après avoir déjà enfanté le superbe EP "Child Of A New Light", l'homme est de retour avec un troisième album longue durée, recueil aussi introspectif que sinistre, de dix complaintes entre musique classique contemporaine et sonorités éthérées. De nouveau associé à la chanteuse Effrosyni Papamichalopoulou qui en a écrit les textes, le maître des lieux parvient toujours à toucher l'âme autant que le coeur, tressant une trame d'un minimalisme absolu et admirable. Quelques notes d'un piano fantomatique, de pales et spectrales mélopées et de squelettiques arrangements qui ont quelque de chose de fragiles linceuls, lui suffisent ainsi pour faire suinter de ces courts tableaux une tristesse immense, d'une noblesse quasi sacrée, à des années-lumière de pleurs misérables. Il y a là une forme de grandeur qui rend l'album autant délicat que toujours juste dans son ton et dans ses traits chargés d'une atmosphère mortuaire. Avec peu, il nous invite à un voyage désenchanté d'une beauté déchirante. Entamé avec le funéraire 'Along The Innermost Aisle', l'opus se parcourt comme un récit dont chaque plainte est un chapitre en un tout indivisible qui s'éteint avec 'Toward The Eternal Home', conclusion décharnée d'une écoute qui ne peut s'achever que par la mort. Malgré cette voix féminine hantée bien que sombrement romantique qui tient davantage du souffle perçant les limbes que du simple chant, "Crystal Sighs Of A Broken Universe" possède une forte dimension instrumentale, qui lui confère les allures d'une bande-son funèbre ('The Ballad Of Leonore'). De ses plaintes à la beauté lugubre, suinte une sève émotionnelle, plongeant l'écoute dans une contrition douloureuse. De fait, l'opus révèle une rare capacité à purifier celui qui le pénètre, en une froide élévation spirituelle. Day before Us est une création précieuse que nous ne saurions trop vous conseiller de découvrir... 4/5 (2016)
Aythis | Glacia (2009)
Il peut sembler surprenant que Carline van Roos, véritable déesse du doom funéraire grâce à sa contribution spectrale à des formations telles que Lethian Dreams, Remembrance ou In Somnis, ait décidé pour ses escapades en solitaire d'aller promener sa voix vaporeuse dans les caveaux gothiques (dans le bon sens du terme) arpentés habituellement par Dark Sanctuary, Artesia et autre Dargaard. A première vue oui, mais à première vue seulement. Car ces deux chapelles partagent en réalité plus d'un lien. Le funeral-doom et la musique gothique dessinent chacun à leur manière des ambiances lancinantes et mortuaires, l'un en trempant ses pinceaux dans le métal, l'autre dans une plastique plus atmosphérique. Né en 2006, Aythis est pour la jeune femme une façon de s'exprimer à travers une autre voix, loin du canevas musical de son principal port d'attache. Fi de grognements d'outre-tombe, de guitares saturés ici, mais uniquement le souffle fantomatique de Carline et des nappes de claviers figées dans le permafrost. Œuvre introspective et très personnelle, Glacia fait honneur à son nom. Chacune de ses chansons est une déambulation onirique à travers des paysages enneigés, images de contrées prisonnières de la glace faites d'arbres recouverts d'un manteaux blanc, de silhouettes avalées par le brouillard. Elles évoquent ces ports gris endormis par le froid. Les respirations de Carline van Roos - elle est somptueuse tout du long - sont comme une vigie guidant les navires fendant des océans gelés. L'auditeur suit ses mélopées cristallines qui séduisent autant qu'elles pétrifient sur place. Quoi de mieux pour matérialiser le froid de l'hiver, métaphore de la mort en maraude, que cette expression funéraire et évanescente dans laquelle excelle la chanteuse. De fait, Glacia possède la capacité rare de plonger tout ce qui l'entoure dans le blizzard. Mieux, rarement il nous aura été donné d'entendre une œuvre qui aura autant su capturer ces ambiances glaciales, ces visions corsetées dans une gangue de givre. Il est une porte sur l'hiver que l'on ouvre sans être sûr d'en retrouver ensuite la sortie. Drapées dans un linceul de notes de piano frissonnantes qui semblent sonner le glas ("Glacia"), ces six plaintes résonnent comme des veillées funèbres qu'aucune lumière, même pale, ne vient jamais caresser, à l'image des superbes et désespérés "Forget Me Not" et "Moonlit Path" qui sécrètent une tristesse éthérée et jamais vulgaire. La jeune femme trouve constamment le ton juste. Aythis nous offre donc un des plus beaux joyaux que le genre nous ait donné depuis très longtemps. Loin du doom peut-être mais tellement beau et insaisissable... (2009)
KröniK | Stellarama - The Golden Thread (2009)
Un mot sur Prikosnovénie pour commencer, jeune label dont le catalogue ne cesse de s'enrichir mois après mois. De Corde Oblique à Aythis, de Artesia à Antrabata sans oublier Irfan, on ne compte plus les pépites découvertes grâce à lui. Pas vraiment du metal peut-être cependant, la bonne musique reste de la bonne musique avant tout. Et un peu d'ouverture d'esprit est toujours bonne à prendre. Nouvelle signature de l'écurie nantaise, Stellamara livre une troisième offrande d'une beauté formelle des plus séduisantes. Pour ceux qui ne les connaissent pas, sachez que ces musiciens sont américains, précision utile car à l'écoute de leur partition, cette origine géographique ne saute pas franchement aux oreilles. Secondés par une poignée d'instrumentistes talentueux, dont Ross Daly et Kelly Thomas, ils nous enchantent, nous envoûtent avec ce fil d'or que l'on suit comme Thésée celui laissé par Ariane, danse virevoltante en même temps que voyage à la dimension spirituelle évidente à travers le folklore d'Europe orientale et centrale. Si le chant vaporeux et émotionnelle (à l'image du poignant "Prituri Se Planinata" où sa voix pleure une tristesse infinie) de la belle Sonja Drakulich forme la clé de voute de l'édifice, le guide, la trame tricotée par les autres musiciens manoeuvrant Lyre, darkuka, clarinette, sitar et percussions, sur laquelle il plane, aérien et insaisissable, est aussi pour beaucoup dans le charme de ces volutes aux accents arabisants, témoins du syncrétisme culturel dont des pays tels que la Slovaquie, la Turquie, la Bulgarie ou la Turquie furent le théâtre au cours de leur histoire. Le fait que la plupart des compositions soient inspirées de mélodies traditionnelles ("Aman Doktor", "Lado"...) ne signifie pas que Stellamara ne leur confère pas sa signature, bien au contraire, tandis que les trois respirations instrumentales qui balisent l'écoute, les diaphanes "Prelude", "Azade" et plus encore le mystique "Element" ont été écrites pas leur soin. Tout du long, The Golden Thread est un ravissement qui élève l'âme. Cet album évoque les plateaux d'Anatolie et des tribus nomades qui les parcourent. C'est avec une jolie pureté de trait que les Américains esquissent un modelé coloré et enivrant. Proche d'Irfan et de toutes formations oeuvrant dans la world music, Stellamara livre donc un incontestable joyau, supérieur à ses deux aînés, car il réussit à digérer les influences qui le nourrissent, les dépasser, les transcender même pour ériger un temple mystérieux d'une beauté irréelle, que caresse le souffle de l'Orient. Magique ! 4/5 (2009)
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