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KröniK | Shining - X - Varg Utan Flock (2018)


La relation que nous entretenons avec Shining est compliquée, viscéralement liée à la personnalité de Niklas Kvarforth avec lequel le groupe se confond. D'un côté, il y a l'auteur de trois albums, les premiers, qui suintaient un mal-être corrosif comme nous n'en avions alors jamais entendu. Mais il y a aussi à l'autre bout cette figure narcissique, colosse échappé d'une fête foraine, qui aimait se scarifier et mettre en scène sa propre mort. Ces dernières années, les méfaits se sont enchaînés sans qu'on en retienne grand-chose. Non pas que l'inspiration des Suédois soit en berne, mais leur black metal a finalement perdu en cours de route ce qui faisait son sel, obscur et maladif.
Pourtant, on peut reprocher beaucoup de choses au gaillard, mais ni son inoxydable talent de compositeur et encore moins le fait d'avoir réussi à esquisser puis imposer au fil du temps une identité unique, à la fois malsaine et sophistiquée, crapoteuse et mélodique. Qu'attendre cependant de ce dixième effort, sans compter toutes les miettes habituelles, splits et EP divers ? Précédé d'une mise en bouche ("Fiend"), "Varg Utan Flock" vient justement nous surprendre très agréablement. C'est un Shining en grande forme qui se déplie, appuyant là où ça fait mal et trouvant le juste milieu entre noirceur nocive et accroche évolutive. Si le patron est toujours le même, basé sur six titres dont le format oscille entre six et neuf minutes, exception faite d'une courte pause instrumentale, l'opus s'aventure sur un terrain mouvant, sinon expérimental, où les silences que tricotent des percussions quasi jazzy cohabitent avec des décharges de haine pure. Certes, tout n'est pas abouti dans ce menu qui s'enlise en fin de parcours, entre ce 'Tolvtusenfyrtioett' égrené par un piano dont on se demande ce qu'il vient faire là et l'interminable et progressif 'Mot Aokigahara' qui joue avec nos nerfs pendant de longues minutes avant d'exploser brutalement puis de laisser Peter Huss se fendre d'un solo lumineux en guise de conclusion. Ces deux pistes, au demeurant très belles, tranchent un peu par rapport au reste bien plus agressif, même si le guitariste ne perd jamais une occasion de faire jaillir de son manche des éclairs mélodiques, prouvant que, biberonné au grand hard rock, il est bien l’un des artisans de ce glissement vers une musique de plus en plus raffinée, entamé dès "V - Halmstad".Ainsi, placé en ouverture, le ravageur 'Svart Ostoppbar Eld' paraît tout d'abord vouloir renouer avec le stupre rouillé et suicidaire des débuts, grâce au chant heurté et rongé par la folie de Kvarforth et ces riffs pollués. Mais très vite, le pouls ralentit, accompagné par des accords osseux et cette éruption guitaristique qui en éclabousse les parois. Tortueux, le morceau suit un tracé labyrinthique qui n'est presque pas sans évoquer, certes d'une manière lointaine, le Opeth période "Deliverance". Tout en clair-obscur, 'Gyllene Portarnas Bro' témoigne également de ce goût pour les structures meurtries, faites de respirations squelettiques et de furieux geysers de rage. Plus schizophrénique que jamais, Shining atteint là des sommets en matière d'ambivalence glauque, prêtant la lenteur de tempos engourdis au service d'une angoisse sourde et vicieuse. Plus brutal, 'Jag Ar Din Fiende' se voit lui aussi perforé par des breaks lancinants dont la teneur atmosphérique ne les exonère pas d'une décrépitude sournoise. Bref, les Suédois n'ont rien perdu de leur négativité déglinguée qu'ils prodiguent avec largesse en crachant leur semence corrompue, témoin ce 'Han Som Lurar Inom' torrentueux. "Varg Utan Flock" est une manière d'aboutissement pour les Suédois qui hybrident la force noire du black metal le plus malsain avec une écriture de plus en plus recherchée. 4/5 (30/12/2017)






KröniK | Shining - VI - Klagopsalmer (2009)


Osmose Productions

Alors, la voilà enfin, cette sixième ode mortifère de Shining. Oh non pas que nous ayons dû patienter longtemps depuis sa devancière, Halmstad, vomie il n'y a que deux ans, mais, annoncé depuis longtemps et retardé pour d'obscures raisons (la production commandée auprès de Rickard Bengtsson serait fortement critiquée par Kvarforth, sans oublier la pression du label, Osmose, qu'il a depuis largué pour Indie Recordings, pressant le groupe de livrer rapidement un nouvel opus dans les bacs), Klagopsalmer commençait à adopter des allures d'arlésienne du metal noir et suicidaire. On peut reprocher beaucoup de choses à Niklas Kvarforth : sa folie destructrice, sa bêtise parfois (cf. sa pseudo mort il y a quelques années), le fait d'être devenu à la mode et cela pas forcément malgré lui, d'avoir perdu son âme et la noirceur poisseuse, insondable qui minait ses premiers méfaits et surtout le cultissime Within Deep Dark Chambers...

Néanmoins, à sa décharge, il faut lui reconnaître, outre le soin de bien savoir s'entourer, une volonté de continuer à travailler son art et sa vision du black metal, quand bien même l'évolution qu'il fait prendre à son entité ne fait pas/plus que des adeptes. Mais, en l'espace d'une poignée d'albums et bien qu'en faisant sien l'héritage de Burzum, son projet a su créer une voie qu'il lui est propre, aujourd'hui copiée jusqu'à l'écoeurement par des palettes entières de suiveurs de bas étage. Fidèle à un format - six titres pas plus - dont il ne se départira sans doute jamais, Kvarforth poursuit avec Klagopsalmer la trajectoire tracée par Halmstad, celle qui est entrain de mener peu à peu son black metal vers une musique, certes toujours aussi charbonneuse mais surtout de plus en plus sophistiquée, voire progressive. Le fait que Shining tende désormais à s'imposer comme un groupe (les guitaristes Huss et Graby ont ainsi participé à l'écriture !) et non plus seulement comme le jouet d'un seul homme, secondé par des "outils", participe aussi de cette tendance que certains peuvent critiquer mais qui donne un sens au projet et éviter le piège dangereux de la stagnation.Plus organique que jamais, l'art de Shining se pare avec cet album d'un double visage à la Janus. D'un côté, on ne peut nier que ces nouvelles compositions, bien mieux structurées que leurs aînées, plus complexes dans leur développement également, soient plus foncièrement rock et catchy ("Vilseledda Barnasjälars Hemvist"), plus accessibles même, ce que la présence, parcimonieuse cependant, d'un chant clair (le très darkwave "Ohm") ou d'un ensemble à cordes sur le terminal "Total Utfrysning" semblent confirmer, tout comme ces soli ultra mélodiques qui les zèbrent ("Ohm" encore, mais aussi "Fullständigt Jävla Död Inuti"). Mais de l'autre, Klagopsalmer s'abîme dans un gouffre de désespoir sans fin. Tout du long, il exsude un sentiment de décrépitude, de décadence, qui pourtant ne surprendra pas grand monde et certainement pas ceux qui suivent Niklas depuis ses débuts dans les marécages de l'underground qu'il a désormais quitté. Toutefois, c'est surtout lors de ses derniers souffles qu'il atteint les sommets du malsain. Squelettique et d'un minimalisme admirable, "Krossade Drömmar Och Brutna Löften", instrumental décharné qui ruisselle une inexorabilité absolue, se pose sans doute comme la plainte la plus noire de l'ensemble, tandis qu'avec le lancinant "Total Utfrysning", qui voit Shining se lancer à l'épreuve d'un titre de plus qu'un quart d'heure (!), la tristesse trouve le plus ténébreux des écrins, ce que soulignent des accords tissés par des cordes graves et dépouillées, comme lors des ultimes mesures et ce malgré, une influence floydienne lointaine et probablement involontaire. De fait, l'album semble se scinder en deux parties, l'une accrocheuse et mélodique et pas forcément la plus intéressante ; l'autre bien plus noire et d'une sinistre poésie. Largement supérieur à Halmstad, Klagopsalmer, s'il souffre d'une réalisation au goût d'inachevée, impressionne cependant par son interprétation carrée et précise et par son écriture qui ne peut être prise à défaut mais on a connu Kvaforth nettement plus evil et inspiré. Maintenant respecté par tous, c'est bien peut-être lorsqu'il se contente de poser sa voix chez d'autres, tels que Hjarnidaudi et plus encore Manes (son Solve Et Coagula est un monument), que l'homme emporte désormais réellement l'adhésion. (01.08.2009) ⍖⍖⍖