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Sui Caedere | Thrène (2009)


Si pendant longtemps le Québec a peiné à devenir le terreau d'une scène black metal fertile et intéressante (seul Frozen Shadows a paru alors la symboliser), la situation a aujourd'hui bien évolué et on ne compte plus désormais le nombre de formations qui prolifèrent dans les congères gelées. Comme il existe un art noir à la norvégienne par exemple, on peut évoquer un black metal à la québécoise dont l'identité réside moins dans sa plastique musicale mais davantage dans sa thématique, dans sa philosophie identitaire justement. De Forteresse à Monarque, de Utlagr à Sombres Forêts, tous ces groupes partagent un même attachement à des valeurs ancestrales, à une histoire, à une culture. Ils sont les hérauts d'une vision nationaliste du genre qui passe notamment par le recours à la langue française présentée comme une arme de résistance.


Sui Caedere illustre bien ce paradigme. Monté par Morphée, âme noire de Ciel nordique, autre entité insurrectionnelle, ce projet est également défendu par Monarque dont l'investissement au sein de cette chapelle n'est plus à démontrer. Si Thrène, sa première oeuvre, s'arc-boute sur le socle minéral d'un metal noir lancinant et suicidaire (c'est ce que signifie d'ailleurs sui caedere en latin) aux confins du doom funéraire de très haute tenue, c'est surtout par son concept qu'il retient l'attention et l'intérêt car il est tout entier consacré à la figure d'Emile Nelligan, poète québécois qui aura vécu les deux tiers de son existence dans un asile. Proche d'un Baudelaire ou d'un Edgar Poe, il n'aura jamais vu de son vivant ses écrits bénéficier d'une publication officielle. Un écrivain maudit dont les textes forment le fil conducteur de cet album. Ce qu'il y a de fascinant avec ce dernier est qu'à son écoute, on a l'impression que les poèmes de Nelligan ont été composés pour lui tant Sui Caedere est parvenu à se les approprier avec intelligence et respect. On sent que le groupe comprend les tourments de l'homme de lettres, qu'il partage les sentiments et la solitude qui sont les siens.Thrène est un recueil de six complaintes, balisées par trois pauses instrumentales, qui sécrètent le fluide du désespoir le plus absolu. Le fond de la désolation terminale est atteinte avec le long et pétrifié "Le cercueil", marche funèbre prisonnière d'un linceul de tristesse. Il faut entendre Monarque hurlé "...et mordu d'un désir joyeux et funéraire, espérant que le ciel m'y ferait tomber mort". Parfois, le spectre du Filosofem de Burzum plane sur ces lignes mortuaires ("Prélude triste", "Sérénade triste"...) dont la plume trempe dans le suint pollué de guitares grésillantes tandis que d'atmosphériques nappes de claviers sont comme les clous servant à fermer la funèbre boîte.Thrène évoque ces ambiances hivernales et nocturnes où le temps semble figé par un brouillard fantomatique. C'est superbe et douloureux. On tient là très certainement une des oeuvres majeures du black metal québécois dont on espère qu'elle ne restera pas sans suite... (06/06/2009)

3.5/5

KröniK | Monarque - Ad Nauseam (2009)


Si vous vous attendez à une chronique de son (presque) homonyme français, le très surfait Monarch, vous pouvez passer votre chemin et vous en retourner à la lecture de votre Noise pour bobo parisien. Monarque donc, véritable héraut du black metal québécois, porte-étendard avec ses autres compagnons du label Sepulchral Productions de la cause nationaliste de cette enclave francophone en Amérique du Nord. Un nom qui sied admirablement à une musique noble et aristocratique et qui est aussi celui de l'homme qui en constitue sa voix et son âme. Présenté comme son second méfait après Fier hérétique, Ad Nauseam n'est en fait que le réenregistrement de la première démo du groupe parue en 2005 et limitée à uniquement 100 copies.



C'est dire que lui offrir une seconde vie en même temps qu'une nouvelle peau, s'imposait. Au tracklisting d'origine (cinq poèmes écrits à l'encre de la haine et du désespoir) ont été agglomérés quelques titres de la même époque mais laissés alors de côté ("Je ne suis pas", "Non-rédemption"...) ainsi qu'une pièce composée récemment ("L'abysse aux charognes"). Pour beaucoup, l'essence ce Monarque ne s'est jamais exprimée avec autant d'âpreté que lors de cette séminale offrande. Baignant dans une ambiance profondément mélancolique, Ad Nauseam est un cri, un appel à la résistance. Il trouve son inspiration aussi bien dans la littérature du XIXe siècle que dans l'histoire nationale. L'emploi de la langue française participe en outre de la volonté identitaire et patriotique de Monarque, l'entité et l'homme. Le black metal que forge les Québécois se veut à l'image des textes d'une sinistre poésie dont il est l'écrin sonore : intense, cru et malsain. Ces odes insurrectionnelles vrillent d'ondes négatives ; elles taillent des lambeaux d'un art noir misanthropique, souvent rapide ("Non-rédemption") mais qui sait aussi entamer des décélérations effrayantes ("L'abysse aux charognes", "Un essaim de corbeaux"), étalant alors ses ailes sombres et menaçantes tandis que le groupe atteint des sommets de désespoir lorsqu'il privilégie la lancinance du relief, comme avec "Vallée des larmes". Soulignées par des riffs rêches et sans affétrie, les paroles sont vomies avec une sincère conviction par un chanteur qui forme l'arc-boutant sur lequel sont érigées ces barricades fielleuses. Une oeuvre contre le conformisme ambiant symbole d'une musique qui ne devrait jamais rentrer dans le rang. Le black metal doit demeurer un art de la révolte. Monarque l'a bien compris de même que toute cette scène québécoise que l'on découvre peu à peu et qui regorge d'hommages patriotiques et de pamphlets identitaires admirables. Forteresse, Utlagr, Sui Caedere sont quelque uns de ces résistants sur lesquels je ne peux que vous inviter à vous pencher. Les gauchistes bien-pensants vont s'étouffer. Une bonne chose... (31/05/2009)

3.5/5